Où est passé le Cannes des années Bardot ?
article publié sur lefigaro.fr
le 7 mai 2010
Sur la plage abandonnée, personnages et gens dorés… En 53, Kirk Douglas
Qu'il semble loin, le temps où les stars, en bras de chemise ou en
robe d'été, déambulaient sur la Croisette, sans lunettes noires ni
gardes du corps ! Souvenirs, souvenirs...
Arcs, flèches, cottes de mailles et huile bouillante : le 12 mai, le Festival de Cannes ouvrira sa 63e édition sur la selle de Robin des bois,
dont Ridley Scott a choisi de montrer les années d'avant la légende.
Nul ne sait l'accueil que feront les 2246 spectateurs du grand
auditorium à cette plongée dans les jeunes années du prince des pauvres
gens, mais un tel retour en arrière ne déplairait à aucun des fidèles
d'un Festival qu'ils ne reconnaissent plus vraiment. Cachée derrière
des barrières, dotée d'un service d'ordre incroyablement musclé,
badgée, aseptisée, triée, la plus grande fête du cinéma au monde a
éteint ses lampions pour allumer les spots d'une foire à l'image où
télévisions et nouveaux médias se disputent les restes d'une gloire
enfuie (voir le conflit de ces derniers jours sur les droits de
diffusion des images de la montée des marches). «Il fallait venir il y
a vingt-cinq ans», racontent les habitués qui, alors, se battaient pour
faire partie du décor. «C'est simple, le soir, vers 5 heures, quand on
avait fini de travailler, on appelait Kirk Douglas et on allait faire
une pétanque sur la Croisette», se souvient Irène Bolling, à l'époque
l'envoyée spéciale de Paris Match.
Même écho chez Nicole Cornuz- Langlois qui, oeuvrant pour France 2,
n'a rien oublié du temps béni où Maurice Tinchant, producteur et joyeux
drille, réunissait dans un jardin, derrière le vieux palais, le «Tout-
Septième art». L'argent ne coulait pas à flots ; les rires, si.
Acteurs, réalisateurs, journalistes, badauds et passionnés y creusaient
dans la pelouse des barbecues improvisés.
Aujourd'hui, tout est cadenassé et l'on ne voit des stars que
l'arrière des limousines à vitres fumées qui les déposent au pied de
marches où l'on ne rit plus guère. Une fois la séance passée, les mêmes
autos fendent la foule du vulgaire pour rechercher leurs précieux
clients qu'ils déposent loin de tout ce bruit à l'Eden Roc, dans une
villa ou, fissa, à l'aéroport car, hors « promo », on ne s'attarde
guère. A l'époque, on croisait tout le monde partout. Tôt le matin, on
pouvait, près du Carlton, apercevoir Anouk Aimée sortant d'une fête,
son teint pâli redevenant sublime dès qu'elle mettait un pied sur le
plateau de Jean-Dominique Bauby. Dans la journée, c'était Bardot
descendant d'une 2 CV pour aller déjeuner avec Jacques Charrier à La
Maison des Pêcheurs, un restaurant d'Antibes aujourd'hui remplacé par
un hôtel de luxe. Tandis que le soleil s'égaillait dans les collines,
on aimait le rire de gorge de Sophia Loren au Martinez où descendaient
les Italiens, on entendait Nicholson refaire le monde avec Bob Rafelson
à la terrasse du Carlton, on buvait avec Pialat, Depardieu et Sandrine
Bonnaire à la santé duSoleil de Satan au Majestic, et l'on découvrait,
sur la plage, en même temps que José Artur, le maillot de bain de Jean-
Paul Sartre habité par le philosophe. Le soir, on voyait Lynch faire sa
loi sur une plage où l'on projetait des extraits de son film, tandis
qu'un peu plus loin Bruce Willis et Demi Moore faisaient encore
semblant de s'embrasser. Parodiant avec quelques années d'avance Barack
Obama, premier acteur de la vie politique américaine, chacun goûtait au
«Yes, we Cannes !».
A présent, selon Anne de Gasperi, critique et amoureuse de la
manifestation depuis trente-cinq ans, «avec le remplacement du vieux
palais par le «bunker , ce centre de congrès international, le Festival
est devenu mégalomane, même si la joie de découvrir un film est une
drogue délicieuse et puissante que seul ce festival peut offrir. Mais
la situation économique générale et la course au profit ont tué les
critiques dont l'avis ne rapportait rien, les journaux dépendant de la
manne publicitaire.»Vrai et faux. Où, ailleurs qu'à Cannes, peut-on
voir justement s'écharper des critiques, par journaux interposés, sur
tel plan-séquence d'un film coréen de trois heures ? En fait, le
Festival est devenu un peu schizophrène, proposant à la fois des
sélections de films ultrapointus qui feront peu d'entrées en salles et
des défilés d'étoiles aussi filantes qu'inaccessibles. Restera toujours
le souvenir de certains bonheurs incroyables de jadis : marcher sur la
Croisette et tomber sur Burt Lancaster ou assister, sur la terrasse de
l'ancien palais, à l'interview de Visconti. Il est midi et, sous un
soleil de plomb, le journaliste lui demande : «Que pensez-vous de la
société ?» Alors, sans bouger, celui qui est venu présenter Mort à Venise répond, immortel :«Où voyez-vous une société ?».